Une nuit d’hiver, la plus glaciale de ce long hiver 1936, alors que je sirotais un potage aux potirons d’une triste tiédeur,
emmitouflé dans trois robes de chambre, l’un de ces souvenirs revînt sous la forme non pas d’un ectoplasme mais d’une gigantesque mouche noire et poilue. Il était tard et quelqu’un, je ne me
doutais pas encore que ce fut quelque chose, sonna à la porte. Pestant à la manière d’un mauvais acteur de théâtre, j’ouvris, et, à peine eu-je le temps de finir ma tirade qu’une longue trompe se
posa sur moi et me renifla de bas en haut. La mouche me fixa longuement avec ses yeux à multiples facettes avant de se nettoyer les pattes avec la même compulsion des fous puis émit une
stridulation ponctuée de gargouillis d’une perversité sans nom. Je pouvais à loisir fermer la porte, prendre la fuite ou bien tenter de l’assommer mais je m’abstins. S’il s’agissait d’une
réminiscence de mon passé, d’un souvenir horrible, je souhaitai bien entendu en savoir d’avantage. Je lui proposai donc de prendre place sur le divan et de devenir mon patient le temps d’une
nuit. La mouche accepta en secouant la tête et s’enfonça dans le molletonné du sofa, les pattes tendues vers le plafond. Elle s’adressa à moi dans un allemand des plus courtois, parasité, il est
vrai, par quelques sifflements ichtyoïdes et autres borborygmes communs à tous les insectes à élytres. J’écoutai attentivement son histoire, celle d’une toute petite mouche -autrefois elle était
ridiculement petite- qui voletait dans ce même appartement il y a sept années de ça.
« Ya, monsieur, je suis orpheline de mère et de père, née larve unique. Abritée de la lumière aveuglante et bien au chaud dans un
fromage coulant au fond d’un placard. Dans cette masse nourricière, puante et à demi-liquide, je me gavais avec un vrai bonheur. Ya, c’était bien. Une fois bien grasse, je me suis changé en bel
et véloce insecte noir et j’ai pu enfin sortir au grand jour… Rechercher un congénère et procréer au plus vite pour avoir de beaux enfants. Le seul souci, c’est que j’étais enfermée dans cet
affreux appartement où il n’y avait que vous, monsieur. Et si des fois j’ai sentis un courant d’air, entendu le grincement d’une porte qui s’ouvre, jamais je n’eu l’occasion de m’enfuir. Jamais.
La porte se refermait toujours sous ma trompe. Une fois, j’ai bien trouvé une fissure dans un mur qui menait vers l’extérieur mais je n’eu pas le temps de m’y engouffrer, le journal du matin
s’étant écrasé à un demi-centimètre de moi, je me suis envolée, complètement affolée. Vous avez tenté plusieurs fois, monsieur, de m’assassiner. Ya, c’était terrible. Je me suis vengé à ma façon,
en bourdonnant près de votre oreille. Plusieurs fois. La seule chose qui me plaisait chez vous, c’était que vous étiez un amateur de poisson bouilli et que vous me laissiez souvent des restes
dans votre assiette. C’était le seul plaisir de cette triste vie. Les journées se ressemblaient beaucoup, ya. Lorsque vous ne me pourchassiez pas, je me posais sur l’abat-jour de la lampe de
chevet puis me grillais les pattes sur l’ampoule. Je faisais quelques zigzags avant de me cogner contre la fenêtre pensant qu’elle était ouverte. En attendant mieux, je faisais les cent pas sur
la tapisserie fleurie à l’odeur de moisie. C’était comme ça, vous voyez, ma vie de mouche. Bien des fois, ya, je repensais la larme aux facettes la chaleur moite du fromage.
C’était mieux avant. Une nuit, vous voyant dormir, j’eu une idée farfelue qui devînt rapidement une obsession un peu folle.
« Voletant près de votre oreille, je me suis approché de cet orifice, de ce trou, ce trou sans fond, pas très large, même pour la
petite mouche que j’étais mais chaud et diablement tentant. Je m’imaginai qu’au fond, à l’abri de toute lumière, j’allais trouver une nourriture abondante et grasse comme j’avais pu en trouver
dans le fromage coulant. Après quelques hésitations, je m’y suis engouffré. »
Je me rappelai instantanément des quelques secondes qui suivirent. La mouche était rentrée dans ma tête et le bourdonnement qui
s’en suivit me grêla l’oreille comme les roues d'une calèche contre du gravier. Je me réveillais, bondissant hors du lit comme un soldat sur un obus. Nu, je me cognai la tête contre les murs,
étouffant mes hurlements, poing enfoncé dans la bouche. Mon oreille hurlait à ma place. Elle vibrionnait dans tous les sens, pulsait dans un flot croissant, exponentiel de douleur. Ma vision
se distordait, ma maxillaire se paralysait, mes sinus se dilataient. Un maillet tapait un morceau de soie tendu à l’extrême, lequel se déchirait de toute part. Je vacillais et m’effondrais sur la
table de la salle à manger où se trouvait une assiette et quelques restes d’un précédent repas. Espérant me soulager, je m’enfonçais dans la niche purulente des vestiges effilés d’une truite à
demi-mangé. Mon dieu, j’avais une mouche dans la tête.