Oui, que reste t-il de toutes ses années passées autour des lions ? De la poussière sur une bibliothèque trop
bien rangée, quelques masques africains, deux défenses et trois photos valables.
Bartholomé
retrouva au fond d’un coffre les souvenirs d’un temps définitivement révolu. Carnets de voyage lorsqu’il était correspondant de guerre pour la BBC. Des photographies de la seule femme qu’il ait
jamais aimé. D’autres particulièrement mal cadrées de lions aujourd’hui morts. Une autre surestimée d'un lionceau nourri au biberon. La couverture du magazine Look.
Bartholomé fit voler en l'air les photographies ratées qui retombèrent aux quatre coins de la pièce.
Avant de s'arrêter sur une série de clichés pas plus réussi que les autres. Avec un grand mâle mettant un coup de patte à un
jeune effronté. Des lions en noir et blanc en train de festoyer gentiment. Au menu, un gnou bien saignant.
Bartholomé les fit défiler et les lions s’animèrent comme dans un dessin animé.
Je lève la patte. Bien haut. Le lionceau affamé ne me regarde pas. Tant mieux. Il sera surpris. Puis ma patte
commence à se baisser vers sa caboche. Elle va vite. Plutôt vite. Plutôt pas très vite. Au dernier moment, le lionceau qui mâche mon morceau préféré s’aperçoit que ma paluche va le choquer. Choc.
Le lionceau est humilié. Recule avec des yeux de proie apeurée. Comprend que c’est pas la peine de riposter. Et s’en va la queue entre les jambes. Je
peux enfin manger. Surtout, ne jamais montrer de faiblesse. Etre féroce comme doit l’être le roi des animaux. Et faire Roaaar. Roaaaar.
RoooaaaaaaaaR.
...
par frédéric Legros
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Langdon Joe partit à bord de son biplan pour la capitale délaissant et comme de coûtume son ami dans la savane.
Taciturne Bartholomé. Oh comme je te comprends. Tu préfères cent fois la sauvagerie des animaux à
celle des hommes. Celle qui tue nos fils au large du Pacifique. Comme tu as bien raison de rester avec tes bêtes.
Langdon Joe estimait l’isolement de Cromwell. Or il ne se doutait pas qu’un ennui durable rongeait le cœur de son ami et que l’homme
ne souhaitait qu’une seule chose. Revoir les lumières de la ville.
Las de voir toujours les même lions se dorer le poil au soleil. Las de relire les récits d’aventure de Mark Twain, le soir. Las de se
perdre dans les étoiles, la nuit, calé dans son vieux rocking-chair (ou son vieux fauteuil mité), sur le porche de sa cabane. Au son des Roaaaar de lions noctambules.
Las de ne pas sentir la main d’un être aimé se poser sur la sienne de main, tout en se perdant dans les étoiles.
Oui, que reste t-il de toutes ses années passées autour des lions ? De la poussière sur une bibliothèque trop bien rangée,
quelques masques africains, deux défenses et trois photos valables.
...
par frédéric Legros
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Un jour d’été, le 10 août, Bartholomé rasa sa barbe qu’il avait ostensiblement porté durant vingt-cinq ans, en aventurier qu’il
était. L’air frais chatouilla ses joues comme un baiser dans le cou de miss Betty. En guise de petit déjeuné, il
se prépara un thé, celui que Langdon Joe avait bien voulu lui rapporter et mangea quelques vieux biscuits.
Il jeta un œil ensuite sur les actualités d’un journal vieux de six mois. Et s’étonna de l’incroyable résistance des Japonais dans ces lointaines îles. Puis il s’enfuma à l’aide d’une pipe qu’il
avait retrouvé au fond du coffre et du tabac de Mauritanie qui séchaient depuis des lustres sur le rebord de sa fenêtre. Il s’allongea sur un vieux fauteuil, vestige de son passé anglais, avec
vue sur l'immensément grande savane. Crapotant et toussant car l’aventurier qu’il était n’avait jamais fumé de sa vie.
Ne manquait qu’un peu de musique.
interlude
Le soleil haut perché. De sentiers en chemins de traverse. D’un arbre à un autre. D’un coin d’eau asséché jusqu’à une case abandonnée.
Bartholomé savait que c’était par là. Il croisa des yeux trois guerriers de la tribus des Hombas qui le saluèrent. Une couleuvre dévorant un énorme œuf d’autruche. Un oiseau qui s’envole vers les
montagnes à l’ouest. Et un zèbre qui trottait tout seul vers le nord.
Tous ces signes concordaient. Il y avait bien un lion dans les parages. Bartholomé prit son appareil qui tronaît sur le chevet et
pointa son objectif sur une touffe d'herbe qui bougeotait. Il imagina ce qui se tramait derrière.
Trop honteux d’être vu, ce lion se cachait pour dévorer une prise ridicule.
"Il sait que cette charogne ne suffira pas à rassasier son corp désossé. Il sait que c’est peut-être son dernier repas. Son ventre lui en réclame davantage mais il n’a plus
la force de chasser. Flapi de poursuivre ces antilopes élancées. Flapi de griffer dans le vide."
"Et ce matin, le lion mange sans plaisir et rumine son spleen de lion. C'est un solitaire, un vieux garçon, il est désormais trop agé pour espérer."
Se sentant observé, le lion sortit la tête de sa cachette et toisa avec crainte les environs. Bartholomé prit à ce moment-là une photo. La seule et unique photo de la journée
avant de s'assoupir profondément et de faire de très beaux rêves.
...
par frédéric Legros
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